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Pour un principe matérialiste fort

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Mémétique et théorie du cerveau selon Robert Aunger

 

A la suite de Dawkins et de Blackmore, le chercheur britannique Robert Aunger diversifie et étend considérablement le concept de mème. “The Electric Meme”, publié en 2002, est un volumineux livre très ambitieux. L'auteur y propose ce qu'il appelle “une nouvelle théorie sur la façon dont nous pensons” (A New Theory of How We Think). Cela ne peut pas laisser indifférent ceux qui réfléchissent aux idées politiques et à leur rôle.

L’objectif de Robert Aunger est de revenir aux bases mêmes des travaux sur la mémétique, en essayant d'identifier le facteur causal déterminant les phénomènes décrits par ce concept manifestement encore flou de mème. Il voudrait “être à la mémétique ce que Watson et Crick furent à la génétique”. Avant eux, la génétique accumulait les conjectures, dont beaucoup se sont révélées prémonitoires, mais faute d'avoir identifié l'agent causal, elle comportait de nombreux aspects qui relevaient davantage de la philosophie que d'une science exacte. La mise en évidence de l'ADN et de son mécanisme de réplication permit au contraire les innombrables développements de la génétique, dont nous sommes loin d'avoir exploré toutes les possibilités.

Ouvrir la chasse au mème

Robert Aunger ne prétend pas avoir trouvé l'équivalent de l'ADN en matière de mémétique. En revanche, il espère avoir suffisamment dégagé le terrain pour que la “chasse au mème” puisse sérieusement commencer. Pour lui, le mème est probablement une entité réplicative associant par un lien électrochimique les synapses d'un ou plusieurs neurones. Le mème est donc interne au cerveau. Il ne peut en sortir pour contaminer d'autres cerveaux qu'à travers divers processus d'intermédiation que le livre examine. L'auteur propose d'ailleurs le terme de neuromème.

Cette entité est susceptible de se déplacer de neurones à d’autres et, surtout, elle peut se répliquer à l'intérieur du cerveau, en envahissant de plus en plus d'aires cérébrales et en modifiant éventuellement leurs fonctionnalités. Il s'agit donc ainsi et en premier lieu d'une contamination de la matière cérébrale, par un agent réplicant soumis comme tel aux règles de l'évolution darwinienne.

Formulé de la sorte, le phénomène paraît incompréhensible. Comment une combinaison de neurones interconnectés par des synapses et correspondant à l’existence d’un mème pourrait-elle se reproduire dans le tissu cérébral ? Il ne s’agit pas d’une structure mobile qui se déplacerait au hasard comme le ferait une bactérie. Mais quand il s’agit du cerveau, il faut éviter les vues simplistes. Nous avons vu que le cortex peut stocker des « patterns » correspondant à des expériences passées, auxquels il compare les expériences nouvelles. Le neuromème imaginé par Robert Aunger pourrait jouer le rôle de pattern de référence dont la forme serait reproduite, aux erreurs près, lors de l’acquisition par le cerveau de nouvelles données dont la configuration serait proche. Un mécanisme de cette nature aurait d’ailleurs pu être évoqué depuis longtemps, sans faire appel à la mémétique, pour expliquer la question que chacun peut se poser pour son propre compte : nos idées sur le monde se modifient graduellement lorsque, au cours d’une conversation ou une lecture, nous prenons connaissances d’idées étrangères à la fois proches et un peu différentes. Comment les «  objets mentaux » (Jean-Pierre Changeux. L’homme neuronal, 1985) correspondant à nos idées initiales évoluent-ils dans notre cerveau au contact des objets mentaux générés par la réception de nouvelles idées ?

Les agents évolutifs identifiés par la mémétique traditionnelle (constitutifs de la culture, si nous opposons celle-ci à la nature, codifiée par les gènes), sont multiples. On a d'ailleurs tendance à confondre et le vecteur et le répliquant. L'image de Ben Laden (voir ci-dessus) est un mème (ou dissimule un mème) puisqu'elle induit des comportements d'ailleurs variés chez ceux qui la reçoivent. Mais c'est aussi un véhicule qui utilise les réseaux modernes de la société de l'information pour se répandre et pour se dupliquer. Par ailleurs, le mot Ben Laden, l'allusion même à Ben Laden résultant de la circulation d’une image de lui, peuvent aussi être considérés comme des mèmes. Une fois engagé dans cette voie de la méméfication (c'est-à-dire de la transformation de tout ce qui nous entoure en mèmes) il n'y a pas de raison de s'arrêter. Certains ont vu d'ailleurs dans une telle méméfication galopante l'effet de la contamination des esprits des méméticiens et de leurs disciples par le mème de mème.

Il est certain qu'arrivé à ce stade, il faut reprendre pied. On est certes en droit d'appeler mème tout symbole du langage, qu'il s'agisse d'ailleurs de mots individuels ou de leurs associations en phrases et en discours. Mais alors il faut revoir à l'aune de la mémétique l'ensemble des sciences de l'homme, pour mieux identifier les réplicants, ainsi que ce à quoi ils correspondent dans les cerveaux (représentations) et dans notre environnement (notamment les objets du monde réel identifiés par le langage, ainsi que les machines ou artefacts qui constituent des objets très particuliers créés par l'homme). On développerait ainsi une description de type objectif de ce super-organisme qu'est l'humanité et des traitements d'information qui s'y déroulent. Cette description conduira inévitablement à une modélisation à partir de références computationnelles qui nous permettront ensuite de réaliser des machines intelligentes.

Si on veut au contraire, comme certains méméticiens semblent le faire, distinguer entre les idées, images, symboles ou représentations mentales qu'ils qualifieront de mèmes, et d'autres idées ou représentations échappant à la mémétique et à ses illusions, comme pourraient l'être par exemple les théories scientifiques dûment prouvées par l'expérimentation, alors où faire passer la frontière entre ce qui est mème et ce qui ne l'est pas ? Pour Susan Blackmore, tout est mème ou mèmeplexe, y compris la conscience de soi, le Je. Pour Dawkins ou Dennett il ne semble pas que ce soit le cas. Mais qui a raison ?

Le mème est un réplicateur de type biologique

C'est effectivement pour sortir la mémétique de cette situation de confusion intellectuelle, qui était celle de la génétique avant l'identification de l'ADN, que Robert Aunger entreprend de mieux préciser ce que selon lui nous devrions appeler un mème. Il retient pour cela l'hypothèse fondamentale de Dawkins : il s'agit d'un réplicant ou réplicateur de type biologique, susceptible de contaminer les milieux qui l'hébergent.

Cette analyse lui permet d'abord de clarifier les rapports entre les gènes et les mèmes, rapports de subordination avait dit le père de la sociobiologie, E.O.Wilson. Robert Aunger adopte au contraire le point de vue devenu commun selon lequel il y a co-évolution entre la nature (l'organisme et celles de ses fonctions directement commandées par les gènes) et la culture (tout ce que l'individu apprend au contact de son environnement, dès le stade de l'embryon, et qui se traduit par la mise en place puis la sélection de neurones et connexions synaptiques en grand nombre, la vie durant). Mais pour lui, cette co-évolution restera mystérieuse si on n'en précise pas les mécanismes. Elle est en partie le produit de l'activité des mèmes.

Les mèmes qui “infectent” l'individu dès le plus jeune âge spécifient le profil épigénétique de l'individu et les fonctions qu'il remplit au sein de la société. Mais que sont exactement les mèmes ? En quoi peuvent-ils être qualifiés de réplicants ? S'agit-il de parasites, de parasites symbiotiques ou de parasites égoïstes ? Comment se fait la co-évolution entre mèmes et gènes et qui la dirige ? Résoudre ces questions devrait permettre de mieux cerner le concept encore flou de culture et même de fonder une véritable théorie nouvelle de la culture, tant animale qu'humaine. Mais elles ne peuvent être résolues qu'une fois les mèmes convenablement identifiés.

Le zoo des réplicateurs

Pour y voir plus clair, Aunger propose une analyse des réplicateurs que nous connaissons déjà : le gène, le prion ou le virus informatique. Cette exploration du zoo darwinien des réplicateurs permet d’en donner une définition précise : la source doit produire directement la copie, identique à elle-même, par transfert d'information et en ne disparaissant pas dans le processus. Par ailleurs, la réplication est au minimum une duplication : le réplicateur doit donner naissance à deux copies de lui-même et pas seulement se reproduire en un seul exemplaire.

Parallèlement, il convient d'identifier les vecteurs, véhicules ou interacteurs qu'il ne faut pas confondre avec les réplicants mais qui contribuent à leur dissémination. Ce sont le plus souvent les interacteurs qui sont visibles et auxquels on est tenté d'attribuer la contamination (en les prenant pour des mèmes). Une image représentant Ben Laden n’est pas un mème, c’est un vecteur ou interacteur. Le mème est l’idée Ben Laden suscitée par son image.

Enfin, il faut rappeler que la réplication constitue des lignées (ou espèces en génétique), dotées d'une stabilité suffisante pour se perpétuer, mais cependant susceptibles d'évoluer du fait de leurs mutations sous la pression concurrente d'autres lignées.

Il s'ensuit une Théorie de la Réplication, ainsi formulable : “Les réplicateurs utilisent différents mécanismes pour faire des copies d'eux-mêmes. Chaque mécanisme définit une vitesse de réplication spécifique, laquelle entraîne une dynamique évolutionnaire elle-même spécifique”. Sous cet angle, la réplication apparaît comme un phénomène hautement complexe et spécialisé. Les méméticiens doivent s'en souvenir avant de voir dans toute entité apparaissant ici et réapparaissant là un authentique réplicateur.

A la lumière de l'étude des gènes, des prions et des virus informatiques, Robert Aunger est conduit à préciser également le concept d'information, laquelle est transmise par le réplicateur. Il n'existe pas de définition commune de l'information. Certains y voient une réalité immatérielle. Si on considère le mème (ainsi que les autres réplicateurs étudiés) comme une entité matérielle, il faut au contraire retenir de l'information une définition matérielle ou physique. Il s'agit de liens atomiques ou électro-chimiques entre éléments (entre neurones dans le cas des mèmes) qui construisent un certain ordre néguentropique (1), lequel ordre peut être transmis (ou détruit) au prix d'une certaine dépense. Le mécanisme de transmission est de type clé-serrure, à l’image de la reconnaissance moléculaire stéréospécifique. Les réplicateurs, y compris les mèmes, sont donc des entités qui transfèrent des contraintes structurelles hautement spécifiques. Ainsi un neuromème ayant acquis dans l’espace tridimensionnel du milieu neuronal une forme comportant l’équivalent d’un tenon en menuiserie pourra s’emboîter dans un autre dont la forme comportera l’équivalent d’une mortaise. Par contre, il ne pourra pas le faire avec un autre mème dont la forme ne comportera que des tenons.

Cela se traduit par ce qu’il appelle le Principe du réplicateur “casanier” ou “collant” (Sticky Réplicator Principle) : le réplicateur choisit un substrat pour y vivre et il n'en sort plus. Autrement dit, la source et la copie doivent partager le même substrat. Le Principe contredit la mémétique classique, qui prétend qu'un mème peut naviguer d'un substrat à un autre (d'un cerveau vers un ordinateur puis à nouveau vers un cerveau, par exemple). Si le mème pouvait passer d'un substrat à l'autre, on ne voit pas de quoi il serait fait exactement. Cela est possible dans le monde numérique, entre calculateurs ou autres supports informatiques, mais pas entre des milieux qui ne sont pas des calculateurs.

On peut en conclure que le mème, s'il existe, constitue une entité du monde physique, évoluant à l'intérieur d'un milieu homogène. En cela, il ressemble au gène.

On ne trouve le mème que dans le cerveau

Si le mème est un authentique parasite, responsable de nombreux phénomènes jusqu'ici attribués aux gènes ou à d'autres causes, son identification fera considérablement progresser les sciences, notamment les sciences humaines et politiques. Mais où chercher ce mème ?

Conformément aux principes évoqués précédemment, Robert Aunger s’engage dans cette recherche en éliminant tout ce qui n'est pas biologique, notamment les artefacts où les méméticiens classiques identifient des mèmes aussi nombreux que virulents : une voiture, une maison, un grille-pain. Il élimine également les mots et symboles utilisés dans les échanges entre les hommes. Un mot en soi n'a de valeur mémétique que s'il se réfère à une connaissance ou une représentation déjà présente dans les cerveaux des interlocuteurs utilisant ce mot pour communiquer. D'une façon générale les comportements décrits par les comportementalistes ou béhavioristes ne peuvent être considérés comme hébergeant des mèmes. S'ils peuvent être imités, ils ne peuvent se répliquer de façon autonome.

Selon Aunger, c'est finalement dans le cerveau, et seulement dans le cerveau, qu’il est possible de trouver des mèmes. Pour justifier son hypothèse, l'auteur propose une véritable théorie du cerveau. Il montre que les opérations cérébrales découlant du fonctionnement des neurones, d'abord limitées à la mise en relation directe des organes sensoriels et moteurs, ont commencé à s'associer du fait de l'émergence de réplicateurs, les neuromèmes, qui ont établi des ponts mobiles entre synapses et neurones. Ce sont ces neuromèmes qui, en se répandant et en se répliquant dans l’ensemble du système nerveux, ont assuré sa plasticité. Et ceci pour l’ensemble des espèces dotées d'un encéphale, tout au long de leur évolution. L'apparition chez les primates puis chez l'homme de gros cerveaux a donné aux neuromèmes un champ d'action et une efficacité accrus. Les mèmes ont ainsi pu développer et spécialiser des connections non câblées génétiquement.

Aujourd'hui, ils jouent un rôle majeur dans le fonctionnement du cerveau. Leur compétition darwinienne permanente assure l'émergence d'un comportement global adapté à la milliseconde, reposant sur une mémoire à court terme et, dans certains cas, l'auto-référentialité. Dans cette hypothèse, le mème est une connexion plus ou moins temporaire entre synapses d'un même neurone ou entre neurones, jouant un rôle fonctionnel, par exemple en commandant tel état local du cerveau intervenant dans l'établissement d'une représentation ou la commande d'un comportement moteur. Il s'agit donc d'une réalité physique, que l'on pourrait identifier un jour avec les moyens adéquats de l'imagerie cérébrale fonctionnelle. Cependant, comme par définition le mème est très volatil et mobile, la mise en évidence d'un mème identique susceptible de se trouver à divers endroits du cerveau sera pratiquement impossible. Le mème concrétise en fait une cohérence d'état entre un ou plusieurs neurones à un certain moment et en un certain lieu, permettant de déclencher la production d'une impulsion globale. Robert Aunger avance l'hypothèse qu'il y a continuité entre la mémoire à très court terme résultant de l'activité des mèmes et sa consolidation dans une mémoire à long terme commandée par les gènes. Il évoque en ce sens le rôle d'une protéine spécifique dite CREB, connue pour consolider certaines liaisons synaptiques. Ces hypothèses nous paraissent particulièrement intéressantes face au problème que nous avons évoqué dans le chapitre consacré à la conscience : comment se forme la conscience instantanée au sein de l’espace de travail conscient, support de la représentation du Je.

Poursuivant la construction de sa théorie mémétique du cerveau, l'auteur avance la définition suivante du neuromème : le neuromème correspond à la configuration d'un nœud du réseau neuronal capable d'induire la réplication de son état dans d'autres nœuds. Cependant l’auteur ne précise pas clairement les mécanismes permettant cette induction d'état. S'agit-il de l'envoi de transmetteurs ou d'une véritable induction électro-magnétique entre axones parcourus par le potentiel d'action ?

Quoi qu'il en soit, les mèmes devraient exister en très grand nombre. Chacun des 100 milliards de neurones du cerveau humain pourrait en générer un à tout moment, plaçant les mèmes en compétition darwinienne permanente, dans l'inconscient ou le conscient, pendant la veille ou le sommeil. Certains seraient stationnaires, responsables des zones de stabilité relative du cerveau. D'autres seraient mobiles, utilisant notamment les liaisons neuronales associatives réentrantes entre aires cérébrales. Les représentations mentales un tant soit peu complexes exigent la coopération de nombreux mèmes. L'auteur n'indique pas en ce cas selon quelles logiques ou quels processus ces mèmes se conjuguent. De même, la question des contraintes dans lesquelles s'exerce la compétition darwinienne des mèmes n'est pas non plus évoquée. Existe-t-il de telles contraintes ? La compétition se fait-elle, comme dans certains systèmes multi-agents de la vie artificielle, sans contraintes de départ ? Ces questions restent posées.

Quoi qu’il en soit, dans l'hypothèse ainsi présentée, qui insiste sur le rôle de la réplication des mèmes à l'intérieur du cerveau, leur apparent parasitisme n'en est pas un. L’activité des mèmes constitue au contraire un avantage adaptatif acquis. Elle permet notamment la redondance des informations entre neurones et plus généralement la permanence des informations constituant la personnalité culturelle du sujet. Elle assure enfin la migration de la mémoire à court terme vers la mémoire à long terme. Les mèmes seraient finalement les briques (molles et mobiles) à partir desquelles se construiraient les cerveaux et leurs contenus cognitifs. Il s'agirait de parasites utiles et non nuisibles, un peu comparables aux bactéries qui assurent le bon fonctionnement des viscères.

Les “instigateurs”

Les méméticiens « classiques » ne se satisferont pas de cette description des mèmes, qui en fait pratiquement des modules internes aux cerveaux. Que devient ce rôle de parasite de l'esprit, avec lesquels les mèmes imposent à des milliers de gens leurs contenus sémantiques et les comportements destructifs que ces contenus peuvent commander, guerres civiles ou guerres de religions ? Pour les méméticiens, nous l'avons rappelé, les mèmes sautent littéralement de cerveau en cerveau, à travers des supports aussi divers qu'inattendus dans lesquels ils s'incarnent momentanément. Mais la mémétique n'a pas encore expliqué clairement comment l'information contenue dans un neuromème peut être décodée et recodée pour s'inscrire dans le véhicule ou interfacteur, puis à nouveau décodée et recodée pour entrer dans le cerveau de la personne contaminée ? Pour Aunger le mème, tel qu'il est défini en conformité avec la Théorie du Réplicateur présentée précédemment, ne peut pas sauter d'un cerveau à l'autre, ni directement ni par l'intermédiaire de signaux dans lesquels il se dissimulerait. Cependant la transmission sociale de l'information reste indispensable à l'établissement d'une culture.

Afin de résoudre cette difficulté, l'auteur propose l'hypothèse que le mème se borne à émettre, via le cerveau et l'organisme dont il est l'hôte, des signaux ayant la fonction d'“instigateurs”. Ils seraient émis au hasard, jusqu'à rencontrer le cerveau d'un autre organisme en état de déclencher les processus internes permettant la création d'un homologue du mème émetteur. La lignée pourrait alors poursuivre son développement comme si aucun espace entre les organismes n'avait dû être franchi, aux erreurs mineures d'ajustement près résultant du processus de conversion. La transmission n'est ni directe, ni parfaite ni même assurée. On se trouve dans la situation d'un arbre qui dissémine ses graines en espérant que l'une d'entre elles rencontrera un terrain favorable pour germer. Dans la plupart des cas, le signal n'est pas reçu ou provoque des résultats très éloignés de ceux que le mème émetteur transmettait.

En termes de contenus d'information, les mèmes et leurs signaux sont complètement indépendants. Les signaux sont élaborés avec les moyens, sous contrôle des neurones moteurs, dont le corps dispose, de la même façon que le mème à l'intérieur du cerveau est transmis par échange électrochimique entre neurones cérébraux. On retrouve là en fait la façon traditionnelle dont les animaux communiquent entre eux. Leurs représentations cérébrales commandent des comportements musculaires, comportements qui sont reçus comme symboles d'un contenu de communication par les animaux en état de les percevoir : par exemple un geste de menace, que d’autres animaux appartenant ou non à la même espèce peuvent identifier s’ils se trouvent à portée. En ce cas, le message est transformé par ceux qui l’ont reçu en un contenu sémantique déterminé, à partir duquel ils règlent leur conduite : fuir ou attaquer.

Aux origines, le saut du mème d'un cerveau à l'autre a dû se produire dès le moment où le mème a pris naissance à l'intérieur du cerveau. Mobiliser les moto-neurones responsables de l’émission de signaux vers l’extérieur n'était pour lui qu'une autre face de l'action de mobilisation des neurones cérébraux internes. Cela veut dire que la communication culturelle (entre organismes) s'est établie dès le moment où se sont mis en place des neurones capables d'activités internes à l'organisme. Mais, une fois mis au contact du monde extérieur et confronté à la compétition avec les signaux provenant d'autres organismes, le signal émis par un mème donné a eu toutes les chances d'induire des résultats plus ou moins différents de ce que provoquait le mème dans l'organisme d'origine.

C'est pourquoi la culture évolue. Elle ne découle jamais de la simple addition des produits des cerveaux individuels. Elle est le résultat d'un conflit darwinien permanent entre agents. Les contraintes à l’intérieur desquelles cette évolution s'inscrit, qui sont de types sociologiques, économiques, politiques ou autres, peuvent parfois (mais pas toujours) être identifiées de façon à ce que l'évolution culturelle globale puisse être modélisée, voire orientée au moins marginalement, comme l’espèrent certains.

Pour que la communication s'établisse et que la culture n'éclate pas dans d'innombrables directions, il faut supposer que les organismes qui échangent des mèmes présentent des similitudes. Celles-ci résultent d'abord de structures génétiquement programmées. On retrouve l'hypothèse de Chomsky relative à l'existence de circuits nerveux innés permettant l'acquisition du langage – hypothèse étendue aujourd’hui à l’ensemble des fonctions cognitives : les enfants ne naissent pas avec des pages blanches en place d’esprit. Mais il existe aussi des développements épigénétiques voisins, ayant conduit à l'établissement d’une communauté de pensée ou de mode de vie. Les mèmes en ce cas reconfigurent à la marge ce qui existait. Ils ne construisent pas tout à partir de rien. Les filières mémétiques qui persistent sont celles qui, d'une certaine façon, étaient adaptées au milieu receveur. Sinon, elles ne seraient pas reçues ou avorteraient presqu’immédiatement. C'est ainsi qu'une personne de culture scientifique ne cède pas facilement (en général) aux arguments présentés par une secte ou par un marabout.

Les systèmes technologiques mémétiques

Robert Aunger poursuit actuellement ses travaux par des considérations sur le changement sans doute radical qu'apportera dans quelques années l'émergence de systèmes automatiques intelligents, associés ou non à des cerveaux humains. L'élément nouveau viendra du fait que de tels systèmes pourront générer leurs propres mèmes, grâce à leur puissance auto-référentielle et créatrice. On pourra les nommer des “technomèmes”. Ces mèmes viendront en conflit darwinien avec ceux des systèmes sociaux traditionnels. On entrera alors dans un monde différent de l’actuel, auquel il convient de réfléchir dès à présent. Une nouvelle sorte d'évolution apparaîtra alors dans notre univers, basée en grande partie sur les capacités mémétiques des technologies et leurs capacités de s'associer en méta-mèmes ou mèmeplexes d'une très grande puissance opérationnelle. Cela d'autant plus que les machines computationnelles n'ont pas besoin de langages symboliques ou autres médiateurs pour échanger et agréger leurs mèmes. Elles peuvent en principe se parler directement de cerveau artificiel à cerveau artificiel. Nous examinerons ces questions dans le prochain chapitre.

Mémétique et super-organisme

Comment expliquer la transmission apparente des mèmes ? Autrement dit, comment expliquer le fait que les contenus cognitifs d'un individu soient suffisamment semblables à ceux d'un autre individu, au sein d'une même espèce, pour qu'un message “instigateur” simple émis par le mème d'un individu puisse générer l'apparition d'un mème semblable chez un autre individu ? C'est là que nous retrouverons le concept de super-organisme, lequel rassemble les individus d'une même espèce.

Le défaut des analyses mémétiques, y compris de celles de Robert Aunger, est de vouloir partir de l'organisme individuel et plus particulièrement de son cerveau pour analyser le mème. Il devient alors difficile de comprendre comment le mème peut être partagé par d'autres organismes, sauter d'un cerveau à l'autre. Faire appel à des signaux instigateurs nécessairement simples ne résout pas la difficulté. Si je n'ai jamais entendu parler d'Al Quaida, le mot Ben Laden ne signifiera rien pour moi.
Nous pensons qu’alors il faut introduire le concept de super-organisme, brillamment appliqué aux systèmes sociaux humains par Howard Bloom.

Dans les super-organismes que sont les sociétés d'insectes sociaux, on ne s'étonne pas de voir les insectes individuels disposer de moyens de communication fournis par l’évolution, par exemple les phéromones. L'utilisation des phéromones résout à la fois la question de la forme et du fond (c'est-à-dire du contenu sémantique) de l'échange. Si par ailleurs de telles sociétés, par exemple celles des abeilles, pouvaient générer une culture non entièrement sous contrôle génétique, à partir de l'échange de messages produits par les insectes eux-mêmes en interaction avec un environnement spécifique, on ne s'étonnerait pas davantage de voir que chaque individu puisse saisir, même à partir d'indices faibles, le contenu cognitif des signaux produits par les autres.

Il faut se rappeler qu'avant d'être autonomes, les individus appartenant aux espèces complexes, y compris l'espèce humaine, sont les membres d'un super-organisme (ou de plusieurs super-organismes) qui leur offrent dès le départ un milieu culturel très organisé. Celui-ci est constitué d'innombrables représentations implicites, d'innombrables signaux ou symboles codifiés qui correspondent à ces représentations et prennent la forme des divers langages utilisés par ces groupes pour la communication interindividuelle. Les représentations collectives ne flottent pas en l'air. Elles sont présentes, sous forme de mèmes ou métamèmes dans les cerveaux de certains individus (les individus “cultivés”). Elles se transmettent par l'exemple, la parole et l’éducation.

Quand elles sont structurées, elles prennent la forme de contenus scientifiques. L'apprentissage consiste alors à relier le signal et la représentation collective qu'il symbolise aux représentations et aux signaux déjà acquis par l'individu, ceci dès sa vie embryonnaire. Si j'apprends que l'objet que je vois s'appelle un avion et que le mot avion sous-tend un ensemble de relations dont je n'avais jusqu'à présent qu'un modèle sommaire résultant de ma propre expérience, je deviens capable d'enrichir ce modèle de tout ce que j'apprendrai ultérieurement relativement aux avions.

Il faut bien voir que ce processus de mise en conformité des membres d'un super-organisme, inhérent à leur existence (lesquels organismes sont en compétition darwinienne les uns avec les autres), n'est pas apparu et ne se poursuit pas à la suite d’un plan défini. Il résulte d'un mécanisme permanent de type reproduction, mutation, sélection, amplification, c'est-à-dire d'un processus darwinien. Ce processus ne peut intéresser que des entités évolutionnaires, c'est-à-dire en particulier réplicatives, s'exprimant sur le mode darwinien. En d'autres termes, l'ensemble du processus d'élaboration et de consolidation du super-organisme repose sur l'émergence et la compétition darwinienne permanente des neuromèmes, puis des sociomèmes, puis des technomèmes, résultant de l'activité des systèmes moteurs et cérébraux des membres du super-organisme.

Les mèmes ne sont donc pas des facteurs épisodiques apparus dans la vie sociale mais les agents de base responsables de la constitution des super-organismes associant des individus dotés de systèmes nerveux. Il ne faut donc pas s'étonner s'ils s'adaptent aux représentations comme des clefs à des serrures, mutations mises à part.

Il ne faut pas non plus s'étonner qu'ils soient partout et qu'ils jouent de multiples rôles. Certains paraissent nuisibles à la survie de quelques super-organismes. On parlera alors au sein de ceux-ci de mèmes parasites ou mortels. Mais ils correspondront à l'émergence d'autres super-organismes tentant de se faire une place au soleil en recrutant des associés dans les super-organismes existants. C'est ainsi que le mème Ben Laden peut être interprété dans différents contextes cognitifs et politiques comme menaçant pour des intérêts établis ou fédérateur pour des intérêts désireux de se substituer à ces derniers.

Conclusions pratiques

Faut-il prendre au pied de la lettre toutes les affirmations ou hypothèses des méméticiens concernant la «  réalité » de telles entités ? Certainement pas. Les mèmes, comme les gènes et plus généralement comme tous les « objets » décrits par les sciences, sont des constructions destinées à essayer de rendre compte de phénomènes dont la complexité se révèle au fur et à mesure que progressent les instruments d’observations. Ce qui est certain, c’est que les anciennes explications psychologiques ou sociologiques ne suffisent plus à rendre compte de cette complexité et qu’il faut approfondir le regard. Il faut aussi l’élargir en croisant les outils d’analyse fournis par différentes sciences parfois éloignées les unes des autres, ce qui n’est jamais facile dans un monde où les cloisonnements entre disciplines restent forts. Pour ce qui nous concerne, nous retiendrons que la mémétique, comme l’avait fait la psychanalyse en son temps, ouvre des fenêtres sur le monde dont le matérialisme scientifique ne saurait plus se passer.

1 : Il s’agit d’un ordre néguentropique analogue à l’ordre de la cellule vivante, laquelle se construit à partir du désordre en consommant de l’énergie prélevée dans le milieu.


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