Les Editions Jean Paul Bayol
Contact
Publications
annexes
   

 

Pour un principe matérialiste fort

Compléments du livre
"Pour un principe matérialiste fort"

 

Retour au sommaire

Retour au sommaire

 

Le transhumanisme

 

http://www.transhumanism.org/resources/faq.html

http://transhumanism.org/resources/FAQv21.pdf

Le transhumanisme est un mouvement jeune, né à la fois en Europe du Nord et aux Etats-Unis. Inspiré par le développement exponentiel des sciences et des techniques, que nous venons d’aborder dans ce chapitre, il veut proposer aux humains de s’affranchir des limitations physiques et mentales acquises durant ces derniers millénaires, afin de profiter pleinement des nouvelles ressources qu’apportera notamment la Singularité objet de la section précédente.

Sous un aspect parfois un peu messianique et parfois sectaire, il nous paraît apporter un message constructif, bien dans la ligne d’un matérialisme scientifique qui ne compte pas sur la divinité pour fixer les directions de recherche, mais sur les dialogues raisonnés entre chercheurs et citoyens.
Le transhumanisme pose en principe que l'espèce humaine n'a pas atteint son état définitif et ne l'atteindra sans doute jamais car elle subit, comme toutes les autres espèces, des évolutions multiples. Cela donne à l'homme la possibilité de se transformer en s'enrichissant de tous les apports des nouvelles sciences et technologies.

On retrouve là le concept d'homme augmenté (enhanced) de plus en plus utilisé aujourd'hui. L'homme augmenté abandonnera beaucoup des formes et des comportements qui le caractérisent aujourd'hui, mais ce devra être, souhaitent les transhumanistes, au profit de nouvelles valeurs prolongeant celles qui font le meilleur de l'humanisme actuel. Le transhumanisme ne cède pas à l'optimisme béat. Ces nouvelles sciences et technologies sont autant porteuses de risques que de promesses. Il faut donc les discuter et proposer des façons de les maîtriser, au sein de forums et débats associant les scientifiques, les philosophes, les décideurs politiques et économiques, sans oublier, évidemment, les citoyens acceptant de s'impliquer.

Le transhumanisme souhaite se distinguer du posthumanisme qui est plus radical. Le posthumanisme envisage un monde futuriste où l'humanité aurait réussi à s'étendre sur des supports et dans des lieux qui sont actuellement inabordables à l'homme et à sa pensée, par exemple le monde des réseaux ou le milieu galactique. Pour ce qui nous concerne, nous n'entrerons pas dans ces subtilités de vocabulaire, car de nombreux posthumanistes répondent en fait à la définition du transhumanisme.

Etre transhumaniste, comme d'ailleurs être posthumaniste, dans cette perspective, consiste donc à croire (il s'agit d'une véritable question de croyance, nous y reviendrons) qu'un avenir véritablement différent, grâce aux nouvelles sciences, est possible et souhaitable pour l'humanité d'aujourd'hui. Le tranhumaniste s'efforce de faciliter la transition du monde actuel, très largement hérité du passé et encombré de contradictions, vers un monde plus ouvert à des évolutions fructueuses.

C'est F.M. Estfandiary (autodénoté FM 2030) qui a posé le concept de transhumanisme pour la première fois dans un livre déjà ancien « Are you a Transhuman ? » Warner, 1989 (Voir http://www.fm2030.com/). Mais ce sont les philosophes Nick Bostrom et David Pearce qui ont vraiment fondé le mouvement, en réunissant plusieurs dizaines puis aujourd'hui plusieurs milliers de participants et membres. L'objectif principal de David Pearce est d'abolir la souffrance (Voir http://www.hedweb.com).

Nous ne reprendrons pas ici en détail la présentation des différentes sciences et de leurs développements probables au cours de ce prochain demi-siècle, lesquels pourront provoquer la transition vers le transhumanisme. Ce sont les biotechnologies (notamment le génie génétique, les cellules souches, le clonage), les nanotechnologies (avec leur aspect le plus révolutionnaire bien que non encore maîtrisé, les nanotechnologies moléculaires), les systèmes super ou ultra intelligents associant intelligence artificielle et neurosciences, la réalité virtuelle, la cryonique (conservation du corps en milieu réfrigéré, en attendant une époque où il pourra être réanimé et le cas échéant guéri de ses maladies), les méthodes de téléchargement du vivant et des contenus cérébraux de l'homme sur des systèmes artificiels, le tout débouchant sur la Singularité promise par les futurologues, notamment Ray Kurzweil, précité.

Toutes ces perspectives paraîtront trop optimistes, du moins pour le court terme. Mais ne nous arrêtons pas à cette objection. De toutes façons, dès la fin de la prochaine décennie 2020, des changements considérables du monde se seront produits, sauf catastrophes. Nos enfants et à plus forte raison nos petits-enfants, sinon nous-mêmes, les verrons et, espérons-le, les vivrons. Il faut donc s’y préparer (1). Apportons ce faisant une précision. Nous proposons de retenir la distinction faite par les transhumanistes entre superintelligence faible et superintelligence forte. La première vise à accélérer les processus de traitement de l'information par le cerveau (si notre cycle de base était accéléré 100 fois, le temps serait pour nous raccourci de la même quantité, ce qui augmenterait en principe nos capacités d'adaptation par le raisonnement). La superintelligence forte ajoute à cela la possibilité de fournir au cerveau de multiples informations nouvelles sur le monde, fournies grâce à de nouveaux instruments et de nouveaux réseaux. Quant au téléchargement et à la Singularité, il est bon d'y réfléchir afin de ne pas se laisser surprendre par des émergences toujours possibles. Ajoutons pour notre part, à la liste des nouvelles sciences susceptibles de bouleverser les modalités du calcul, l'ordinateur quantique.

Quoi qu'il en soit, on voit que pour comprendre la problématique du transhumanisme, il faut avoir bien compris ce que sont les possibilités des nano-bio, info et cogno-technologies. Ce n'est pas toujours le cas, malheureusement, notamment en France. La plupart des philosophes et décideurs semblent refuser de s'ouvrir à ces sciences et à leurs enjeux.

Les transhumanistes s’attachent à répondre aux multiples objections qui leur sont faites. L'approche transhumaniste bénéficiera-t-elle seulement aux riches ? Favorisera-t-elle l'eugénisme ? Générera-t-elle des risques insurmontables ? N'aggravera-t-elle pas les problèmes actuels, notamment la surpopulation ? N'obligera-t-elle pas à privilégier le futur au détriment du présent ?... Plus généralement de quelles valeurs éthiques s'inspirera-t-elle ? Que sera exactement, finalement, la société transhumaine, un cauchemar ou un paradis ?

Ces thèmes sont discutés en détail dans les brochures publiées par le mouvement, notamment « The Transhumanism FAQ », accessible sur le Web. Nous ne reprendrons pas le débat. D'une façon générale, les transhumanistes affichent une volonté de libéralisme. Chacun devra pouvoir rester libre de choisir son mode de vie et les modes d'évolution de son corps et de son esprit. Ceux qui ne veulent pas évoluer trop vite doivent pouvoir rester fidèles à leurs traditions. Mais a contrario ceux qui sont désireux de tenter de nouvelles aventures ne doivent pas se faire opposer des interdits hérités de conceptions morales ou politiques héritées du passé et n'ayant plus de raisons d'être. Il est évident sur ce point que face à une nouvelle science, la société a tendance à se diviser en deux parties inégales, les plus nombreux qui ont peur d'un avenir incertain, critiquent et veulent éventuellement interdire toute nouvelle expérimentation - les moins nombreux qui font le pari de leurs effets bénéfiques et veulent s'organiser pour que ce pari réussisse. Nous nous rangeons évidemment, comme la plupart de nos lecteurs sans doute, dans ce dernier camp. Mais, en démocratie, il ne faut pas refuser les confrontations. Encore faut-il le faire avec des gens qui savent exactement de quoi ils parlent et ne manient pas des fantasmes ou pire, des arguments de politique politicienne destinés à les faire reconnaître par les médias comme contradicteurs professionnels toujours bons à inviter sur un plateau.

Le transhumanisme s'interroge également sur les relations que les transhumanistes pourront entretenir avec la nature, nature humaine et, au sens plus large, environnement naturel. Là encore, il ne faut pas prêter à la nature des qualités qu'elle n'a pas. Le constater n'a rien de nouveau. On l'a dit de la nature humaine ("Je ne vois pas, remarquait le généticien Cricks, en quoi l'homme actuel serait si parfait qu'il ne faille pas chercher à l'améliorer"). Il en est de même pour tout le reste. La biosphère et plus généralement le milieu physico-chimique au sein desquels nous évoluons présentent de nombreux risques pour l'homme et pour l'avenir du monde actuel. Certes, y intervenir maladroitement peut provoquer des risques accrus, mais ne pas tenter d'améliorer les conditions dans lesquelles les hommes du futur pourront s'y maintenir serait une démission, un quasi-crime.

Cela pose une question qui nous intéresse particulièrement  ? Comment cette nouvelle démarche s'insère-t-elle dans l'histoire vieille de plus de 2 000 ans des relations entre la philosophie et les sciences ? Les Transhumanistes citent volontiers les sources du mouvement, depuis l'Age des Lumières et plus récemment, avec la multiplication des essais parus notamment aux Etats-Unis à propos des perspectives des nouvelles sciences. Ils ne cachent pas les différents « courants » qui se partagent l'espace transhumaniste. Que ces courants existent et tendent à s'opposer les uns aux autres est normal. Mais il ne faudrait pas qu'ils se durcissent sur des attitudes passionnelles qui nuiraient au mouvement d'ensemble.

Le transhumanisme, comme pourrait le faire une religion, propose une vision à très long terme de ce qui pourrait faire le salut de l'humanité au sein d'un environnement amélioré. Mais contrairement aux religions, sectes et mystiques diverses, il ne se réfère pas à des sources surnaturelles ou des interventions divines que des églises et prêtres prétendraient imposer aux hommes. Il se borne à poursuivre en l'étendant la démarche de la pensée rationnelle et scientifique occidentale, marquée par le laïcisme sinon l'athéisme. Que certains transhumanistes se réfèrent à Dieu pour leur compte, c'est leur affaire – de même que certains scientifiques sont spiritualistes – mais ces références, surtout si elles s'incarnaient dans le fanatisme et l'intolérance, seraient inacceptables. Pour autant le transhumanisme ne veut pas s'ériger en dogme, fut-il laïc. Il s'agit, selon les promoteurs du mouvement, d'une famille de conceptions du monde évolutives (family of evolving worldviews) ouverte à toutes nouvelles expériences et suggestions.

Discussion

Au-delà des questions et réponses évoquées dans les publications et sites issus du mouvement transhumaniste, nous voudrions pour notre part reprendre quelques interrogations qui nous paraissent insuffisamment traitées.

1 : Le transhumanisme ne mélange-t-il pas de façon hasardeuse la science et la science-fiction ? Un tel mélange peut déconsidérer le mouvement, que ce soit auprès des scientifiques eux-mêmes ou d'un public averti. Les naïfs risquent en effet de se précipiter sur les perspectives de transformation à long terme du monde évoquées par certains transhumanistes, en s'imaginant que ces perspectives se réaliseront demain. Cela ne fera que les encourager à se tourner vers les faux prophètes de la science, illusionnistes et spirites qui prolifèrent déjà dans la société actuelle.

Prenons l'hypothèse du multi-univers ou multivers, que nous avons déjà évoqué. Il s'agit d'une conjecture proposée par certains cosmologistes, lesquels reconnaissent bien volontiers que rien ne permet aujourd'hui de la prouver ou de la falsifier à partir de données expérimentales. Cette hypothèse est sans doute utile à la science, comme toutes celles qui traitent des questions non encore résolues des diverses disciplines. Elle encourage et encouragera les recherches. Peut-on cependant en faire un des fondements de la réflexion sur l'avenir proposée aux candidats transhumanistes ou posthumanistes ? Sans doute, mais avec d'infinies précautions, et en répétant, comme nous venons de le faire, les mises en garde. Toute différente sera l'attitude à adopter face à des perspectives concrètes, intéressant les humains d'aujourd'hui ou ceux des prochaines années, par exemple en ce qui concerne le clonage thérapeutique ou le développement des robots autonomes.

Ce mélange des genres entre ce qui relève encore de l'hypothèse très théorique scientifique et ce qui découle de la science au quotidien éloigne sans doute du transhumanisme la plupart des scientifiques. La majorité d'entre eux, qui sont généralement matérialistes sinon scientistes, devraient rejoindre cette école de pensée. Mais ils ne le feront pas s'ils ont l'impression de s'engager dans des voies hasardeuses susceptibles de les discréditer.

Aussi faudra-t-il, pour éviter cela, que les promoteurs du mouvement transhumaniste s'intéressent en priorité aux perspectives d'améliorer la société d'aujourd'hui. C'est bien ce que font les plus notoires d'entre eux, encouragés d'ailleurs par des universités ou même par certaines autorités politiques. Citons par exemple la création du Future of Humanity Institute, rattaché à la James Martin School for the 21st Century à l'Université d'Oxford, dont Nick Bostrom a été nommé directeur.

Plus généralement, il faudra constamment distinguer entre ce qui relève de la croyance en la science (analogue à peu de choses près aux croyances religieuses et reposant sans doute sur les mêmes bases neurales) de ce qui relève de la pratique scientifique expérimentale.

2 : Peut-on, comme semblent le penser les promoteurs du transhumanisme, décider de façon volontariste de ce que sera l'avenir transhumain de nos sociétés, soit en ce qui concerne le statut des individus, soit en ce qui concerne les fonctionnalités des institutions ? Les déterministes sont tentés de penser que c'est l'évolution sous-jacente des sciences et technologies, résultant elle-même de facteurs imprévisibles et incontrôlables, qui définit ce que sera l'avenir. Les concepts même de transhumanisme ou de Singularité n'ont pas été inventés par les futurologues qui ont contribué à les populariser. Ils sont apparus à une certaine époque de l'évolution de la société occidentale, sous forme d'émergence. Ils se répandent aujourd'hui selon les processus de la contamination mémétique désormais bien connus. Les sciences et techniques relatives aux NBIC vont continuer à se développer pratiquement sans aucun contrôle des gouvernements et des opinions publiques – ceci peut-être sous l'influence de laboratoires travaillant de façon irresponsable pour les militaires de certains pays. A quoi bon alors en discuter dans des cercles de réflexion citoyens ?

La réponse de bon sens à cet argument est que, nul n'étant capable de dire ce qui influence ou pas un développement complexe se déroulant sur le mode chaotique, le fait que les citoyens tentent de s'approprier les perspectives d'un futur transhumain ne peut faire de mal à personne, au contraire. Il ne faut donc pas renoncer à tenter d'orienter l'évolution en fonction des valeurs que l'on se donne.

3 : Terminons cette brève présentation du mouvement transhumaniste par une réflexion inspirée d'un vieux réflexe individualiste, sans doute inopportun. Beaucoup de gens de qualité répugnent à ce qui leur paraît être un embrigadement fut-il intellectuel. Cela se traduit par la désaffection – coupable – de certains bons esprits à l'égard des mouvements politiques ou des cercles intellectuels fussent-ils laïcs comme ceux de la libre-pensée. Nous pensons que le mouvement transhumaniste ne progressera, tout au moins en France, que s'il s'ouvre un peu à l'humour et au ludique, en abandonnant une sorte de rigueur protestante qui l'imprègne encore.

1 : Nous ne suivrons cependant pas nécessairement les transhumanistes dans l'intérêt que certains d'entre eux portent à la cryogénie, c'est-à-dire la façon de congeler un mort en espérant qu'il pourra être ressuscité dans les siècles futurs. Il s'agit d'un folklore qui fait du tort aux autres sciences.

Retour au sommaire