
Étudiant en histoire, vous avez choisi de vous
intéresser aux relations diplomatiques entre la France et l’Autriche-Hongrie
à la veille de la Grande Guerre. Vos études terminées,
vous vous êtes lancé dans la rédaction d’un
roman dont l’Autriche-Hongrie est l’héroïne. Question
logique : d’où vous vient cette passion pour l’histoire
de cet État qui, Jean Sévillia le rappelle fort justement
dans sa préface, est le grand absent de l’historiographie
française ? D’ailleurs, comment expliquez-vous cette absence
?
J'aime ces régions compliquées
comme les Balkans et l'Europe centrale: une Histoire agitée, souvent
tragique, des frontières mouvantes, des peuples enchevêtrés,
des cultures riches, le tout offre un charme enchanteur que je souhaite
partager.
D'où vient cette absence de l'Autriche-Hongrie
dans l'historiographie française? Il n'a pas toujours été
ainsi. Jusqu'à la Grande Guerre, la Question d'Orient et la Question
d'Autriche - selon l'expression de l'époque - passionnaient historiens
et géographes. Mais qu'avaient en commun une monarchie catholique
multinationale, alliée de l'Allemagne et rivale de la Russie et
une république laïque prônant l'État-nation,
alliée de la Russie et rivale de l'Allemagne? Pas grand chose!
Les puissants slavisants, tels Louis Léger et Ernest Denis, construisaient
eux aussi cette image d'une mosaïque autrichienne artificielle, survivance
de l'Ancien Régime, prison des peuples et inexorablement condamnée
à l'anéantissement par la marche du Temps.
Mais après 1918, avec la fin de l'Empire,
l'Autriche cessa de passionner. Elle conserva juste cette image peu flatteuse.
Il fallut attendre les années 1950 pour que les choses évoluent.
Mais encore aujourd'ui, l'immense majorité des Français
ne connaissent de l'Autriche-Hongrie que l'attentat de Sarajevo et le
mythe romancé de Sissi, popularisé par les films d'Ernst
Marischka avec Romy Schneider. Le pays de Freud, Strauss, Zweig et Klimt
est tellement plus que cela!
On comprend bien que, à des degrés divers,
pour les personnages de votre roman, l’année 1918 est plus
qu’une date. Tous ont le sentiment qu’ils vivent un basculement
inouï dont l’effondrement de l’Autriche-Hongrie n’est
qu’une des manifestations – la principale, selon eux. À
la manière du comte Salina du Guépard, le colonel Alugilac
est à la fois fasciné et dévasté par l’avènement
d’un Nouveau monde. Qu’est-ce que ce Nouveau monde ?
Le Nouveau monde, c'est le monde de la masse,
des mouvements de masse, de la guerre de masse, de l'économie de
masse, de la société désenchantée. Le Nouveau
monde, ce sont les totalitarismes (nés de 1914-18), c'est l'idéal
d'homme nouveau. Le Nouveau monde, c'est le triomphe de l'État-nation
qui envoie les vieux empires multinationaux fondés sur la loyauté
dynastique aux oubliettes de l'Histoire. Ce passionnant et intriguant
Nouveau monde, amorcé au XIXe siècle, explose véritablement
au XXe, après la rupture de la Première Guerre mondiale.
Avec sa Weltanschauung, sa vision du monde, très autrichienne,
le colonel Alugilac ne se reconnaît pas dans cet environnement bouleversé
dans lequel il n'a plus de repères.
Au milieu du désastre, vos héros guettent
des signes. Le hasard leur fait croiser la route d’une enfant qu’ils
vont s’évertuer, contre marées et partisans, à
rendre à son père. Nada – tel est son nom –
serait-elle l’incarnation d’une possible rédemption
?
Nada, fille de la paysanne Marija et découverte
dans les roseaux d'une rivière, va amener Alugilac et Nielk, les
deux personnages principaux, à se dépasser et à affronter
leurs démons respectifs. Ils vont ôter les masques. En cela,
oui, Nada symbolise leur espoir de rédemption. Or, la rédemption
ne va pas sans l'expiation. C'est un thème central de la seconde
partie du roman.
Entre un officier d’élite pour qui la fidélité
aux Habsbourg fait office de religion et un conscrit qui voit en François-Ferdinand
« un connard » assassiné par un autre « connard
» (Gravilo Princip), la cohabitation est parfois tendue. Pourtant,
les deux hommes avancent, s’enfoncent en territoire ennemi alors
même que leurs mentalités et motivations sont très
différentes, voire antagonistes. Qu’est-ce qui unit ces deux
hommes ?
En effet, tout semble opposer ces deux hommes,
à un tel point qu'ils paraissent être des doubles. Mais ce
jeu de miroir les rend complémentaires et indissociables. Ils sont
unis par cette nécessité de trouver ou retrouver un sens
à leur vie, par ce sentiment d'être perdus dans un "entre-deux"
temporel et spatial, par ces masques comme je l'ai dit.
À la lecture de 1918 - Forteresses, on est frappé
par votre souci du détail, lequel s’exprime à travers
les nombreuses descriptions des paysages, des uniformes, des villes parcourues.
Les Balkans prennent vie sous nos yeux. Le personnage de Nielk insiste
beaucoup sur la capacité de la nature à renaître indéfiniment.
La nature devient alors – dans sa bouche – un personnage à
part entière. Peut-on dire de Nielk qu’il est panthéiste
et, par-là même, qu’il s’oppose (sans en avoir
conscience) lui aussi au Nouveau monde ?
On peut dire que Nielk est panthéiste
athée, sans le savoir. S'il exècre la religion, il ne développe
pas moins une spiritualité originale au début de ce siècle,
où la Nature remplace Dieu. C'est le voile protecteur qui le sauve
de la guerre. Il ne comprend pas que l'homme puisse oublier, avec orgueil,
qu'il n'est qu'un petit boulon dans un engrenage qui le dépasse.
Par-là, il refuse les phénomènes du Nouveau monde
et de l'Ancien, comme cette conception anthropocentrée de l'univers.
Nielk est un électron libre, hors cadre, bien à part.
VI. Alugilac est en quelque sorte le fleuron de la civilisation
austro-hongroise. Il est capable de s’exprimer indifféremment
dans plusieurs langues reconnues par la Monarchie. Or, alors qu’il
est le personnage le plus universaliste, si j’ose dire, du roman,
il est aussi celui qui paradoxalement éprouve le plus de mal à
sympathiser avec ceux qu’il rencontre (bien plus que Nielk ou l’officier
français Nivoix). Je ne sais pourquoi il me fait penser à
cette fameuse phrase de Talleyrand selon laquelle, je cite de mémoire
: « Ceux qui n’ont pas connu l’Ancien régime
ne savent pas ce qu’est le bonheur ». Il peut susciter de
l’admiration mais rarement de l’empathie…
C'est assez juste. Herbert Alugilac représente
bien sa monarchie: admirable, digne, courageux, empli de sens de l'honneur,
synthèse de peuples (son père lui donne son nom croate et
sa mère, viennoise, son prénom allemand) mais incapable
de s'adapter, bloqué dans son carcan, développant une hantise
obsidionale qui le conduit à une certaine paranoïa. Cette
personnalité, si ouverte, le coupe pourtant, vous avez raison,
des autres qui ne le comprennent pas tout en étant fascinés.
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