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Félicie Dubois : Punto Final

Le magazine des livres, mai-juin 2010

Article de Christophe Mory

En Argentine, Punto Final est la loi d'amnistie qui efface les crimes commis sous la junte militaire des années 1977. Elle a été promulguée par Carlos Menem pour éviter les longs procès, les délations, l'ouverture d'archives douloureuses. Elle a été créée pour protéger les dignitaires de l'opprobre et de la justice. Aussi a-t-elle rendu le pays amnésique de sa propre histoire. Or, écrit Félicie Dubois, « nous n'oublions pas, nous ne pardonnons pas, la mémoire est la seule justice qui nous reste ». Alors, elle raconte l'histoire de Sofia, une étudiante de 22 ans, qui a grandi dans un monde surprotégé : un père militaire, une mère à l'Opus Dei, un oncle prélat qui lui faisait réciter ses prières comme à un singe savant. Et puis, au cours d'un dîner, une gaffe lui fait comprendre qu'elle a été adoptée. De qui est-elle l'enfant ?

Elle va à l'hôpital pour la prise de sang qui lui donnera sa véritable identité. Le roman commence comme ça.

Elle doit attendre trois mois pour avoir le résultat : longue période pendant laquelle la réalité se dévoile jour après jour — non plus celle qu'elle tente de comprendre avec sa psychanalyste, Carmen, mais la réalité historique, terrible, celle des tortures et des rapts d'enfants. Aux subversifs, on enlevait les enfants pour éviter qu'ils se multiplient et que la subversion salisse la grande civilisation chrétienne de l'Argentine éternelle. Le lecteur a compris assez vite ce qui adviendrait à Sofia. II n'en demeure pas moins sidéré de page en page, animé par l'empathie pour Sofia, conduit par une narration sans bavardage.

La psychanalyse ne sert sans doute à rien tant qu'on ignore l'histoire qui nous a modelé, histoire dans laquelle nous nous inscrivons. N'est-ce pas le rôle de l'écrivain que de réinscrire le personnage au coeur des événements pour qu'il devienne une personne à part entière ? Une scène étrange place Sofia en face d'un auteur qui la reconnaît. Le passage semble plaqué sur le récit. Il est pourtant la clef du roman : le travail de mémoire passe par l'écriture. II n'est jamais inutile ni futile de le rappeler.

L'Argentine sombre, ou a sombré dans le refus de son histoire.

« Il était une fois une promesse nommée Argentine, reprend-elle en plongeant une petite cuillère dans la confiture de lait. Un pays si fertile que la plus petite graine y poussait sans effort. Que s'est-il passé ?
— Les pères ont mangé les raisons verts et les dents des fils ont été agacées, répond Sofia d'un ton docte coupant court à la conversation. »

Plus qu'un livre politique qui nous ouvre des pages sombres d'une histoire si proche de nous, Punto Final est un roman qui souligne la nécessité du souvenir. Cacher ou occulter ou amnistier restent trois façons de se mentir.

C. Mory


 

 

Des goûts et des couleurs

Paul de Sinéty

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La vignette

Aude Lavigne

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17 mars 2010

 


 

 

Le Choix des Libraires.com

http://www.lechoixdeslibraires.com/livre-82320-punto-final.htm

 


Le site de Denis Florent

http://www.denisflorent.fr/ma-declaration/

 


 

Le site de Jean-Claude Bologne (Lectures)

http://pagesperso-orange.fr/jean-claude.bologne/lectures10.html#dubois

 


 

PANTUANA TV : la soirée de présentation de Punto Final à la Maison de l'Amérique Latine, à Paris (19/02/10).

Un film de Lionel Mesnard :

http://www.dailymotion.com/video/xccs84_me-moires-argentines-les-enfants-vo_news

 


Article de Jean-Rémi Barland

 


De terribles adoptions dans le Buenos Aires de la dictature

Jean-Rémi Barland

Un roman sur une abominable pratique en Argentine pendant les années noires

Voilà un écrivain discret qui poursuit loin des modes une oeuvre singulière où est décrite avec beaucoup de compassion la douleur humaine. Une oeuvre marquée du sceau d’un fémi¬nisme pas chienne de garde du genre «qui aime bien (les hommes) châtie bien», un fémi¬nisme intelligent tel celui de la chanteuse Anne Sylvestre.

On avait aimé aussi chez Félicie Dubois son sens de l’humour, son goût pour les histoires psy¬chologiques, son art du conte et on avait adoré par exemple «Le blanc d’Espagne», «Le livre de Boz», «L’hypo¬thèse de l’argile» romans écrits il y a environ 20 ans.
En 2008 sous la couleur des éditions Bayol dont on saluera ici l’intelligence artistique, elle avait publié «De l’ange à l’huître», un recueil de quatre longues nouvelles intitulées «Romans» où dans le texte donnant son nom au recueil on pouvait lire en préambule cette pensée de Madame du Deffand datant de 1770: «On serait bien heureux si on pouvait s’abandonner soi-même comme on peut abandonner les autres.»

Si je cite cette réflexion un peu désabusée qui illustre parfaitement la nouvelle de Félicie Dubois c’est que ce thème de l’abandon, de la perte et du renouveau structure toute l’intrigue de son nouveau roman «Punto final» qu’elle publie de nouveau chez Jean-Paul Bayol avec en exergue cette fois cette phrase de Gombrowicz: «Je ne sais pas qui je suis, mais je souffre quand on me déforme.» L’identité encore et toujours sous la plume de Félicie Dubois et on pourrait très bien à la lecture de ce beau livre fredonner la hanson d’Anne Sylvestre «Comment je m’appelle» qui date de 1977, dont les couplets disent bien le même dés-arroi.
Préfacé par Miguel Benasayag, «Punto final» explore les rivages de la récente dictature argentine au travers d’une histoire d’adoption compliquée et terrifiante. En 1999 une certaine Sofia de la Rosa dépose sous contrôle médical quelques gouttes de son sang à la banque de données génétiques de l’hôpital Carlos Durand de Buenos Aires. Elle veut par ce geste remonter à la source de ses origines et enfin comprendre d’où elle vient. En effet Sofia fait partie de ces centaines de femmes et d’hommes adoptés dans des circonstances dramatiques et pour le moins scandaleuses.

Depuis la dictature argentine mili¬taire chaque enfant adopté peut avoir été un enfant volé. Que doit-on faire alors de ses parents nouveaux, et doit-on essayer de retrouver tant que faire se peut les parents biologiques? C’est d’ailleurs ce que raconte Isabelle Condou dans son roman «La perrita » sorti chez Plon qui tourne autour de la même préoccupation éthique et roma¬nesque.
Et Félicie Dubois de nous emmener au coeur d’un secret intime qui glace d’autant plus le sang que l’histoire qu’elle raconte s’appuie sur des faits réels. Les gens dont elle parle existent ou ont existé les lieux sont décrits avec soin, ils sont ainsi dans la vraie vie, et ce qui émeut vient de l’écriture de Félicie Dubois qui refuse tout pathos, tout misérabilisme, tout propos sommaire.
On croit alors entendre par la plainte et la révolte de Sofia tous les chants de combat des femmes argentines qui voulurent défier le pouvoir des mili¬taires afin de recouvrer au-delà de leur propre enfant (une dignité perdue, confisquée par la junte. Entendre est bien le mot puisque «Punto Final» est parsemé de chansons de musiques diverses, et comme le dit Miguel Bena¬sayag dans sa préface: «Les jeunes femmes qui accouchent dans l’obscu¬rité des salles de tortures savaient je l’espère dans un petit coin de leur coeur et de leur cerveau que la vie ne finissait pas là.»

En tout cas grâce à ce roman de Félicie Dubois elles savent que l’on n’a pas oublié en France leur douleur et que nombreux sont les écrivains et les artistes à perpétuer leur mémoire avec une lucidité exemplaire. Félicie Dubois appartient à cette famille de créateurs. Et par la même occasion elle est par son engagement proche des femmes torturées dans le monde. Comme une soeur! C’est aussi cela la force de la littérature.

Félicie Dubois : «Punto final», Editions Jean-Paul Bayol, 90 pages, ISBN 978-2-916913-24-7, 12 euros.